lundi 13 février 2017

Entretien avec Pierre-Jean Laforêt auteur de « Sur les Routes d’Afghanistan »

Ancien professeur des écoles et collaborateur et éditorialiste du « Chasseur français », Pierre-Jean Laforêt est l’auteur de l’ouvrage « Sur les routes d’Afghanistan » retraçant l’épopée de la 6e compagnie du 13e Régiment du Génie (RG) en Afghanistan à travers les témoignages des sapeurs engagés à différentes époques sur ce théâtre d’opération (notre recension ici). Cet auteur comtois aimant le sport et la nature revient sur la genèse et la réalisation de cet ouvrage pour le blog « Expérience(s) combattante ».



EC : Comment avez-vous entendu parler du Détachement d’Ouverture d’Itinéraire Piégé (DOIP) et pourquoi choisir ce thème pour votre ouvrage ?

PJL: Un livre concernant la guerre en Afghanistan et singulièrement nos troupes projetées sur ce théâtre d'opérations : pourquoi pas ? A partir de 2011, j’y pensais sérieusement. L'idée peu à peu s'est imposée comme un travail nécessaire à accomplir. Je me suis particulièrement intéressé à cette guerre lointaine. Mais n'étant pas allé en Afghanistan, comment pouvais-je concevoir et réaliser un tel projet, moi le maître d'école ? Malgré tout l'intérêt que j'ai accordé à ce pays, il est évident que je ne pouvais écrire mon livre avec les seules informations données par les médias. Il m'est très vite apparu qu'une solution existait pour donner corps et vie à mon projet. Je devais essayer de rencontrer des militaires ayant effectué un mandat au « Royaume de l'Insolence ». En conséquence, le résultat attendu devait être et ne pouvait être qu'un ouvrage de mémoire, composé des témoignages que j'allais pouvoir recueillir, ou plutôt qui me seraient confiés.

EC : Connaissiez-vous l’armée (et le génie) avant de débuter l’écriture de ce livre ?

PJL: Je n'avais jamais entendu parler du DOIP (qui était une formation tout à fait nouvelle), et je n'ai pas choisi ce thème pour mon livre. C'est le lieutenant Clément, mon premier interlocuteur, qui m'a longuement parlé du DOIP qu'il a constitué et formé, et avec lequel il fut projeté sur le théâtre afghan du 1er avril au 15 septembre 2012. DOIP et IED sont les deux premiers acronymes dont le lieutenant Clément m'a parlé.

EC : Pouvez-vous nous décrire les étapes de la réalisation de votre ouvrage ?

PJL: De juin 2011 à mai 2012, j'effectuais un remplacement de maître-nageur à la piscine de Valdahon. J’ai fait la connaissance d’un capitaine du 13ème RG qui venait nager régulièrement. Nous avons beaucoup parlé de la guerre en Afghanistan, son régiment étant très concerné. Pour ma part, j'avais écrit un article pour l'Est Républicain ayant pour titre « Mourir en Afghanistan ». Les nombreux coups de téléphone que je reçus des familles ayant un fils ou un mari servant au « Royaume de l'insolence » m'ont incité à aller plus loin. Plus loin, c'était un livre.

Un jour, je lui fais part de mon intention d'écrire un ouvrage, une parcelle de mémoire, sur ce sujet. Il m’a proposé alors de parler de mon projet à un lieutenant qui devait rentrer d'Afghanistan avec son DOIP, en septembre 2012. Ce qui fut fait. Le lieutenant fut intéressé et me contacta. Début novembre eut lieu notre premier entretien, au cours duquel je lui présentais le cadre précis de mon projet, non sans lui demander si le chef de corps était informé de ma présence dans son régiment ! Il n'était pas question pour moi de travailler dans le secret, dans l'anonymat, ou même hors du camp militaire. Le projet s’est lancé dans cette forme et concernait le 13ème RG exclusivement. Suivent deux nouvelles rencontres avec ce lieutenant, en janvier et février 2013. Deux entretiens au cours desquels j'ai appris énormément de choses. C'est la raison pour laquelle j'ai tenu à placer son témoignage dans les premières pages de mon livre. J'ai donc une très grande reconnaissance pour le lieutenant Clément.

Aux portes ouvertes du 13ème RG qui suivirent (28-29 juin 2013), j’ai rencontré l'officier de communication qui m’a demandé de rédiger mon projet pour le communiquer à l'Etat Major de l’Armée de Terre (EMAT). Ce qui fut fait fin septembre 2013. Après quatorze mois de silence (mi-novembre 2014), j’ai trouvé un courriel de l'EMAT dans ma boîte aux lettres. Mon dossier était transmis à l'état-major de la 2ème brigade blindée (Illkirch-Graffenstaden) pour décision finale. Par téléphone, j’ai répondu alors à de nombreuses questions et finalement une réponse claire m'a été donnée : « Nous pensons que votre projet est sincère et nous vous autorisons à rencontrer nos officiers, sous-officiers et militaires du rang du 13ème RG de Valdahon ». Nous étions mi-novembre 2014. Le 10 décembre, j'avais rendez-vous dans le bureau du colonel Magon de la Villehuchet, le chef de corps du régiment. Il ne me connaissait pas encore, mais il avait déjà donné son accord de principe. Mes entretiens (re)commencèrent en janvier 2015, essentiellement à la 3ème Compagnie de Combat du Génie (CCG) et à la 6ème Compagnie de Contre Minage (CCM).

EC : Comment avez-vous choisi et mené vos entretiens ? Ne fut-il pas trop difficile de « libérer » la parole de vos interlocuteurs ?

PJL : Les entretiens se déroulaient dans un bureau ou dans la salle de réunion de la compagnie. Les commandants d'unités étaient chargés de me communiquer les noms des personnels souhaitant m'apporter un témoignage. Mes deux enregistreurs numériques étaient posés sur la table. Je laissais parler mes interlocuteurs, avec parfois une question pour préciser un point particulier. Les entretiens duraient généralement 1h30. Le militaire savait que, dans un délai de deux semaines, je reviendrais le voir avec un tirage papier de son témoignage pour qu'il puisse se relire et apporter toutes les corrections qu'il jugerait utiles.

Personnellement, j'engageais volontiers ma responsabilité dans chaque mot, dans chaque ligne que j’allais écrire, pourvu que mon interlocuteur s'en tienne à ce qu'il savait, à ce qu'il avait vécu, sans aller au-delà de ce qu'il était autorisé à dire. Je n'étais contraint par aucune ligne éditoriale, par aucune préoccupation commerciale. Je voulais  rapporter les faits qui m’étaient racontés sans les déformer, sans en modifier la substance. Chacun pouvait relire son propre témoignage sur un tirage papier lorsque je l'avais transcrit, et procéder aux corrections qu'il jugeait utiles. J'essayais seulement parfois, par quelques touches personnelles, de faire en sorte que le lecteur puisse reconnaître mon écriture.

EC : Y-a-t-il eu une volonté de relire votre manuscrit manifestée par l’armée ? Vos témoins ont-ils relus vos récits de leurs expériences ? Le cas échéant, quels furent les retours ?

PJL : L'armée n'a pas eu besoin de manifester sa volonté de relire mon manuscrit. Dans mon projet initial, j'avais écrit que je tenais à ce que le chef de corps relise tous les témoignages que j'avais transcrits. Ce qui fut fait. Quelques corrections « de forme » me furent proposées, que j'ai bien sûr apportées.

EC : Votre écriture laisse une place majeure au récit « pour l’histoire » mettant dans l’ombre volontairement votre jugement d’auteur. Avec le recul et après avoir collecté ces témoignages, quelle image gardez-vous de l’engagement du génie en Afghanistan ? Quels sentiments ces expériences vous ont-elles inspirés ?

PJL : Bien sûr, je l'ai écrit dans l'avertissement, il n'était pas question pour moi d'apporter un avis divergent ou de formuler un quelconque jugement de valeur. Seulement un livre de mémoire. J'ai pu relever par deux fois sans doute une erreur d'un maillon de la chaîne de commandement, j'en ai fait part à mon interlocuteur, qui était d'accord avec moi, mais qui ne pouvait pas s'exprimer sur ce sujet, et moi de même. L'image de l'engagement du génie en Afghanistan ? Un métier difficile, à hauts risques, malgré l'utilisation du Souvim et du Buffalo. Mon métier de professeur des écoles me semblait beaucoup plus facile ! Ma considération pour nos militaires de toutes armes est maintenant encore plus grande. Je précise que j’ai abandonné mes droits d'auteur au profit de la Cellule d'Aide aux Blessés de l'Armée de Terre (CABAT). D'une manière générale, je n'ai été qu'un passeur de mémoire, et nul ne pourra découvrir ou deviner dans mes pages une quelconque orientation politico-stratégique.

EC : Avez-vous déjà un nouveau projet de livre ?


PJL : Mon prochain livre ? Il sera axé sur deux thématiques : le sport et la nature. D'une manière générale, mes ouvrages sont en prise directe avec le terrain et les réalités de la vie. Le sport est ma philosophie, la nature est ma religion. Cela dit, il n'est pas exclu qu'un jour je revienne vers l'institution militaire !

EC: Merci M. Laforêt !

Site Internet

Bibliographie de l’auteur (non exhaustive):

LAFORET Pierre-Jean, La vie va, Paris, Editions du Sekoya, 2004, 96 p (poésies classiques concernant la vie quotidienne et la Nature).

LAFORET Pierre-Jean, Instituteur de campagne, grandeur et servitudes, Paris, Editions du grand Tétras, 2008 (les étapes essentielles de ma carrière, auxquelles s'ajoutent une réflexion sur certains enseignements tels que l'histoire, l'éducation civique, l'orthographe, le sport…).

LAFORET Pierre-Jean, Moissons amères, Paris, Editions du grand Tétras, 2010 (la guerre de 1939-1945, et singulièrement la vie d'un soldat français prisonnier en Allemagne de juin 1940 à juin 1945). 

LAFORET Pierre-Jean, Passions de chasse, Paris, Aéropage (vingt-cinq récits de chasse régionaux et africains).

LAFORET Pierre-Jean, Les chroniques oubliées, Paris, Aéropage, 2015 (quatre-vingts chroniques politiques et sociales analysant des faits s'étant produites en France et parfois hors de nos frontières).

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