mercredi 29 janvier 2020

Traducteur Afghans : une trahison française



Durant son intervention en Afghanistan, l'armée française a employé 800 traducteurs (Tarjuman) pour l’épauler durant ses diverses missions à Kaboul et ses environs (2002-2006), en Surobi et Kapisa (2007-2012) et partout où ses soldats avaient besoin d’entrer en contact avec les Afghans. Suite au retrait des troupes combattantes à la fin de l’année 2012 et des dernières forces en décembre 2014, la France a refusé d'en rapatrier la majorité, pourtant menacés par le retour en puissance des Taliban et des milices extrémistes dans le pays. Brice Andlauer et Quentin Müller, deux journalistes auteur d’un livre sur le sujet - « Tarjumen, enquête sur une trahison française » (Bayard Culture, 2019, 332 p) -, épaulés par Pierre Thyss pour la mise en image, nous convient à découvrir les trajectoires de vie de trois interprètes : Abdul Razeq Adeel, Shekib Daqiq et Zainullah Oryakhail, dit Orya. Un récit puissant, qui met en scène leur chemin de vie pour mieux dénoncer le refus de leur demande de protection. 

Fin 2012, quelques fonctionnaires du ministère des Armées et des affaires étrangères envisagent de proposer l’asile à 400 traducteurs et à leurs familles en reconnaissance des services rendus et pour éviter les représailles à ceux qui se sont le plus exposés. Après l’élection du président François Hollande, un quota de 35 traducteurs est établi par le nouveau gouvernement. Pour l’ambassade de France à Kaboul, commence une sélection s’appuyant sur des critères s’approchant de ceux établis par le ministère de l’immigration et des rapports subjectifs émanant du terrain. L’ambassadeur de France, après une intervention auprès du président de la République, obtient que le nombre de traducteurs soit porté à 73. Les « heureux élus » sont prévenus discrètement et menacés de perdre leur visa s’ils ébruitent leur prochain départ. Dans le même temps, les derniers militaires présents sur le terrain ne sont pas tenus au courant de ces dispositions. Ils distribuent des dossiers de demande de visas aux traducteurs présents à Kaboul. Les dossiers s’entassent à l’ambassade de France. Personne n’ose prévenir Paris. Le dossier est explosif. Au moment du retrait total de la France fin 2014, de nombreux traducteurs et leurs familles sont laissés sur place alors que la violence augmente jour après jour en Afghanistan. Les civils sont les premières victimes de l’intensification des combats. 

Les traducteurs sont considérés comme des traîtres vendus aux occidentaux. Leur vie et celle de leur famille est en danger. Certains prennent la route de l’exil en comptant sur les réseaux de passeurs. D’autres se cachent en attendant une hypothétique réponse de la France. Pour l’avocate Caroline Decroix débute une bataille juridique pour permettre à ces Afghans engagés aux côtés de la France de poser de nouvelles demandes de visas pour obtenir l’asile en France. Une structure est créée : l’Association des interprètes afghans de l’armée française. Caroline se rend à Kaboul, accompagne les Tarjuman dans leurs démarches. Le dossier d’Orya, permet une avancée. Suite au recours déposé et plaidé par l’avocat François Sureau, le Conseil d’État rend un jugement le 14 décembre 2018, créant une jurisprudence : « La carence des autorités publiques françaises est de nature à exposer l’ex-interprète (…) à un risque pour sa vie », et exige sa protection immédiate par la France. Les dossiers sont ré ouverts. Le combat est âpre. Les interprètes et leurs familles qui gagnent la France par ce moyen, sont livrés à eux-mêmes. La solidarité s’organise. Les besoins sont immenses. Entre 2012 et 2019, seulement 260 traducteurs et leurs familles ont trouvé asile en France. Leur avenir est à construire. Pour les autres, la mort en Afghanistan ou sur les routes de l’exil. 

Cette bande dessinée présente un style de dessin de type cartoon, suivant le désir des auteurs de porter cette histoire vers le grand public. Il n’est pas question de reconstitution historique. Le réalisme des uniformes ou le choix des armes n’est pas le plus important dans cette mise en images. La chronologie, à l’image de l’effort de mémoire des protagonistes qui se plongent dans leurs souvenirs, hésite et balbutie parfois. Mais l’important n’est pas là. Les choix esthétiques laissent parler l’émotion et nous plongent dans le parcours de vie de ces Afghans, leurs galères et leurs drames. Au fil des pages, ce récit, léger et parfois drôle au départ, prend un tour sombre et de plus en plus angoissant. Les traducteurs subissent la haine des Taliban, l’humiliation publique, certains sont tués ou blessés et leurs femmes agressées. Pourtant dans leurs mots, aucune critique et ni ressentiment. La fatalité d’un peuple qui a déjà tellement souffert de la guerre. Cette bande dessinée témoigne du combat de Français qui ne veulent pas abandonner ces traducteurs devenus pour certains des compagnons d’armes. 

Actuellement, la France emploie 3640 contractuels locaux sur ses différents théâtres d’opération.

Par Quentin Müller et Brice Andlauer. Dessins de Pierre Thyss.
Bande dessinée broché noir et blanc, 165 x 240 mm, 120 p.
Editée par Le Boite à Bulles, collection crève-cœur, prix : 17 euros.


Soirée de lancement – venez rencontrer les auteurs et les témoins de cette histoire
le mardi 04 février 2020 à 19h au Bar 61 (3 rue de l’Oise – Paris 19e arrondissement)

Page Facebook du Bar 61 (Ici)
Page Facebook de l'association des interprètes afghans de l'armée française (Ici)

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