lundi 20 mai 2019

Histoire du génie combat contemporain, épisode 9 : le génie en Afghanistan (2001-2014)


Le génie accompagne les premières unités projetées en Afghanistan. Les marsouins du 21e RIMA qui les premiers s’installent sur l’aéroport de Mazar-e-Charif en décembre 2001, sont accompagnés de démineurs du 1er REG. Après la constitution de la Force Internationale d’Assistance et de Sécurité (FIAS) suite aux accords de Bonn, ce sont les sapeurs du 17e RGP qui ouvrent le théâtre à Kaboul pour cette arme. Très rapidement, les Taliban chassés du pouvoir par les efforts conjugués des forces armées américaines et de leurs alliés reprennent le combat. Une menace sourde plane à partir de l’été 2003. Pour les militaires sur le terrain, elle prend la forme d’engins explosifs improvisés. Le génie s’adapte à cette menace très forte, tout en redécouvrant au fil des années, son rôle dans les combats de contre-guérilla de haute intensité en terrain montagneux. De l’ouverture d’itinéraires piégés, au déminage, en passant par la lutte contre les réseaux adverses, la construction de bases opérationnelles sous le feu et la protection de la force, les sapeurs sont mis à rude épreuve en Afghanistan. Cet apprentissage s’échelonne dans le temps, suivant ainsi l’évolution du mandat des forces françaises sur le terrain qui conditionne le niveau de menace auquel elles sont soumises. L’engagement de l’armée française se construit par étapes. Elles correspondent chacune, à un temps d’évolution de ses missions, de ses moyens et de ses doctrines.

Les sept étapes de l’engagement de l’armée française en Afghanistan (2001-2014)


Durant l’année 2002, les forces françaises prennent position à Kaboul où deux campements sont installés[1]. La mission Epidote de formation de l’armée afghane débute avec l’instruction des premiers bataillons de la jeune armée afghane. Les années 2002 à 2006, voient le retour de l’insécurité et la montée en puissance de l’insurrection talibane. L’armée française a pour mission de ramener la sécurité dans Kaboul et ses environs, en restant centré sur l’aéroport, le Nord de la ville, les districts de police 11 et 15 ainsi que la plaine de Chamali.

Zone de responsabilité française autour de Kaboul (crédit: 19e RG)

Jusqu’en 2005, les sapeurs sont essentiellement sollicités pour collecter les munitions non explosées qui jonchent le sol afghan, pour réaliser des travaux d’organisation du terrain ou d’aide au déploiement, ainsi que pour participer au programme de désarmement général en contrôlant les dépôts et en détruisant les caches d’armes. Le génie intervient auprès des populations pour des actions de sensibilisation contre le danger des mines et pour contribuer à la réalisation de multiples projets civilo-militaires. Les savoir-faire développés dans les années 1990 sont alors tout-à-fait adaptés. Dès ces premières années, le travail en coalition multinationale permet de faire peu à peu évoluer ses pratiques dans la neutralisation d’engins explosifs improvisés (usage des robots, évolution techniques…) ou la protection de la force (utilisation des Hesco Bastion Wall…). L’armée française à Kaboul ne vit alors qu’un engagement limité par le pouvoir politique, qui ne souhaite pas entrer dans l’engrenage des combats. Seul le déminage des artifices qui menacent directement la vie des soldats est autorisée. L’entraînement au combat interarmes n’est pas davantage développé. Devant le calme relatif de la zone de responsabilité française, certains observateurs voient le triomphe de la French Touch, héritage de ce savoir-faire hexagonal, fruit d’une longue histoire militaire coloniale (par ailleurs largement fantasmée ou mythifiée), qui permet d’entretenir de bons rapports avec la population. A partir de son déploiement en Surobi puis en Kapisa, l’engagement de l’armée française se durcit et l’attrait de la French Touch semble moins opérant.


Les années 2006 et 2007 peuvent être considérées comme charnières dans la chronologie de l’engagement français. A partir de l’été 2006, la Region Command Central Capital (RC-C), sous commandement de l’OTAN est créée. Le district de Surobi est intégré dans ce nouveau découpage territorial. Chaque Nation exerçant le commandement du RC-C, doit envoyer un détachement interarmes sur la base de Tora pour contrôler cet espace stratégique. En effet, il constitue la porte d’entrée vers la capitale depuis le Pakistan. Les soldats français se heurtent alors à une résistance plus vive et le commandement pose la question de la réversibilité des forces. Leur niveau d’équipement et d’entraînement leur permet-il de mener, le cas échéant, des actions de combat de haute intensité ? Au mois d’octobre 2006, lorsque le président Jacques Chirac refuse l’envoie de troupes françaises dans le Helmand pour soutenir les Canadiens en prise avec une offensive talibane, une réponse est clairement apportée. Les soldats français participent au printemps 2007 au déploiement des premières équipes d’Operationnal Mentoring and Liaison Team (OMLT), qui accompagnent les bataillons afghans sur le terrain pour poursuivre leur formation au combat. Le génie envoie des détachements auprès des Kandak[2] appuis, à partir du mois de décembre 2007. Entre-temps, l’engagement français a changé de nature. Après l’élection de Nicolas Sarkozy en mai 2007, la France passe d’une attitude prudente à une pleine participation à la relance de la guerre contre les Taliban et à la stratégie de contre-insurrection. 

Les mandats de l'opération Pamir (2002-2009) (crédit: Christophe Lafaye)


Les années 2008 et 2009 sont celles du redéploiement des forces françaises et de l’accélération du processus d’adaptation à la lutte contre-guérilla. Le sommet de Bucarest du 3 et 4 avril 2008 entérine le changement de posture français. Nicolas Sarkozy annonce le déploiement d’un groupement Tactique Interarmes (GTIA) supplémentaire en Kapisa à l’été. Les restrictions d’emploi des troupes françaises sont levées et le processus d’adaptation réactive est lancé. Il vise à moderniser l’équipement des soldats français sur le terrain à partir de procédures d’acquisition et de validation d’équipements accélérées. L’embuscade meurtrière d’Uzbin, le 18 août 2008, agit comme un accélérateur de la transformation de l’armée française. L’envoi de nouveaux équipements s’intensifie. La Mise en Condition avant Projection (MCP) passe à six mois et intègre mieux les procédures de lutte contre les EEI. En janvier 2009, une doctrine de contre-rébellion est éditée par l’armée française. C’est un retour aux fondamentaux du combat. Les mandats qui se succèdent en Kapisa et Surobi, lancent toute une série d’expérimentations tactiques. De la « cloche à fromage »[3] du colonel Le Nen, à la « contre-réaction »[4] du colonel Chanson, en passant par la « théorie du Mikado »[5] du colonel Durieux, les groupements tactiques interarmes français cherchent à obtenir des effets dans le cadre d’une contre-insurrection qui vise à couper la population des insurgés. 

Toutes ces tactiques préfigurent, en quelque sorte, le premier plan de campagne de la Task Force Lafayette créée le 1er novembre 2009.

Aire de responsabilité de la brigade Lafayette (2009-2012) (crédit: EMA)


Avec la naissance de la brigade interarmes française, qui regroupe l’ensemble des moyens militaires en Kapisa et en Surobi sous le commandement américain du RC-East, s’ouvre la cinquième phase dite de la contre-insurrection au retrait (2009-2012). Les deux premiers mandats de la brigade placent l’effet majeur du plan de campagne sur la population. Suivant le principe de la tâche d’huile, des bases opérationnelles avancées sont progressivement installées sur l’aire de responsabilité française pour faire progresser le contrôle des zones et leur « pacification ». Le génie intervient de manière significative dans l’opération Synapse (1-7 mars 2010) qui vise à construire un Combat Outpost (COP) sur le 46ème parallèle en vallée de Gwan. C’est un succès malgré l’inadaptation du plan initial de la base avancée au terrain. Elle oblige les sapeurs à improviser une nouvelle implantation sous le feu des Taliban. L’opération Promising Star (26 septembre au 5 octobre 2010) permet l’implantation d’un nouveau poste avancé, le COP Sherkhel, pour contrôler l’axe routier Vermont en face de l’entrée de la vallée de Bédraou. 

La conférence de l’OTAN à Lisbonne le 20 novembre 2010, marque une rupture stratégique. En fixant une date de retrait pour la fin de l’année 2014, les troupes occidentales donnent un horizon à atteindre pour l’insurrection. C’est la fin « officieuse » des opérations de contre-insurrection et progressivement l’effet majeur du plan de campagne de la Task Force Lafayette se modifie. Il s’agit alors de « casser les reins » de l’insurrection pour la ramener à un niveau tel que l’ANA puisse ensuite prendre les opérations à son compte. Les deux mandats suivants sont beaucoup plus agressifs. La stratégie de nomadisation (ou « compoundisation »[6]) lancée dès l’hiver 2010-2011 par le colonel Héluin pour faire sauter le verrou de Jangali est un succès. A partir de décembre 2010, les troupes françaises lancent des opérations plus longues dans le temps. Les militaires s’installent sur le terrain, dans les habitations, bouclent de vastes zones et procèdent à des fouilles systématiques. Le génie est mis à lourde contribution, mais les résultats sont là. Les caches d’armes et de munitions, si essentielles aux Taliban pour conserver leur capacité de manœuvre sont trouvées les unes après les autres. Il faut une demande de trêve opportune des Taliban pour négocier la libération de deux journalistes français enlevés le 30 décembre 2009 en Kapisa[7], pour geler les opérations et permettre aux insurgés de se réorganiser. Toutefois, l’opération Storm Lightning (29 janvier au 4 février 2011) permet de sécuriser, pour un temps, l’axe Vermont et de faire sauter le verrou de Jangali. 

Dans le même temps, les troupes françaises poursuivent le quadrillage de la Kapisa « utile » et de la Surobi en implantant de nouveaux postes de combats et des observatoires, y compris dans la zone verte. Le quatrième mandat de la brigade Lafayette est celui de la rupture politico-militaire autour de la nature des combats à mener en Afghanistan. La préservation des acquis de la campagne d’hiver entrainent de furieux combats, aggravés par le départ des troupes américaines de la région du Kunar. En trois mois, le Battle Group (BG) Raptor en Kapisa déplore huit morts et trente blessés et le BG Quinze Deux en Surobi quatre morts. Après une première pause opérationnelle au cours de l’été, la reprise des opérations se solde au mois de septembre par la mort du lieutenant Valéry Tholy du 17ème RGP (le 7 septembre 2011). Cette fois-ci, les français ne retourneront plus dans le fonds des vallées. Les deux mandats suivants voient le transfert du poids des combats vers l’ANA et la préparation du retrait français. L’élection de François Hollande à la présidence de la République accélère le processus, entériné lors du sommet de l’OTAN à Chicago le 18 mai 2012. La brigade Lafayette est dissoute le 25 novembre 2012, après le transfert de la Surobi et de la Kapisa aux forces afghanes. Une dernière phase de désengagement logistique début alors, préalable au retrait définitif des dernières troupes françaises (2012-2014).

Mandats de la brigade Lafayette (2009-2012)


Durant leur déploiement en Afghanistan, les sapeurs du génie se sont confrontés à une guérilla extrêmement performante, appuyée par des spécialistes étrangers, parfaitement intégrée dans la population et développant une stratégie nationale depuis ses bases arrières du Pakistan. Les Taliban utilisent massivement les engins explosifs improvisés pour frapper les forces de la coalition. L’action du génie est primordiale pour conserver la mobilité des unités au sol. La maxime « pas un pas sans appuis » retrouve tout son sens.

L’utilisation des EEI par les Taliban


Les Taliban utilisent cette arme pour se débarrasser de tout ce qui les empêche d’atteindre leurs objectifs ou pour envoyer des signaux d’avertissement aux forces gouvernementales et étrangères. Les artificiers font évoluer en permanence leur mode opératoire de confection et d’utilisation tactique des EEI pour surprendre les démineurs de la coalition. Ces engins sont classés en quatre catégories reprenant leur mode de déclenchement de l’explosion. La charge explosive peut être composée de munitions recyclées (mines, obus, grenades, roquettes…) ou d’explosifs artisanaux[8] qui présentent l’intérêt d’être plus difficilement détectables. En mode offensif, les EEI peuvent être utilisés comme facteur déclenchant d’une embuscade. Dans certains cas, les Taliban peuvent disposer sur la route un EEI fictif (ou « Hoax »), qui attire les démineurs ou détourne un convoi vers une deuxième charge soigneusement cachée. Le même dispositif battu par les feux peut inciter la troupe à débarquer pour manœuvrer et tomber dans le piège d’une chaîne d’EEI[9] disposée à un endroit stratégique. Ces engins sont dotés, la plupart du temps, de système anti relevages destinés à piéger les démineurs[10]

VAB du génie munie de brouilleurs (crédit: ECPAD)


Les attaques suicides sont très difficiles à détecter et à déjouer. Spectaculaires et médiatiques, elles ont pour objectif d’attirer l’attention de l’opinion et de créer un fort climat d’insécurité au sein des forces de la coalition. Le 13 juillet 2011, lors de l’attaque de Joybar qui cause la mort de cinq soldats français, le kamikaze avait revêtu un uniforme de la milice et se déplaçait à pied. Des véhicules suicides peuvent être aussi utilisés[11]. Ils sont souvent le premier vecteur d’une attaque plus importante, pour ouvrir une brèche dans un dispositif fortifié par exemple. Les cibles privilégiées de ces actions sont les bâtiments officiels, les postes des forces de sécurité afghanes ou de l’OTAN, les ambassades, les hôtels hébergeant des occidentaux, les check point routier, les convois… Cette arme psychologique est toujours valorisée par la réalisation d’un film qui sert à des fins de propagande. En mode défensif, les Taliban refusent le combat (stratégie de l’esquive) ou pratiquent la défense ferme. Si les troupes de la coalition s’approchent de zones sensibles, jugées comme essentielles (sanctuaires), les insurgés peuvent choisir de se défendre farouchement à partir de positions organisées à l’avance. Elles sont aménagées sur plusieurs lignes organisées dans la profondeur. Dotés d’un réseau de renseignement et d’alerte, elles s’appuient sur un dispositif composé d’EEI et d’armes d’appui. La défense des sanctuaires repose donc sur des bastions installés à des endroits clefs du terrain et en profondeur dans les vallées. D’un rapport coût - efficacité imbattable, les EEI sont au cœur des préoccupations et des actions des démineurs français durant l’intégralité de leur engagement en Afghanistan. Ces engins sont d’une efficacité redoutable face à des armées occidentales disposant d’effectifs comptés et dont la mort des soldats trouve un écho démultiplié dans l’esprit des populations et des décideurs politiques. Ils deviennent l’atout numéro un des guérillas face à des armées modernes et capables de dispenser un feu puissant et précis. Les guerres coloniales ou les engagements au Liban et en Ex-Yougoslavie permettent à l’armée française de disposer d’une certaine expérience en la matière. Toutefois, la lutte contre les EEI est conceptualisée plus tardivement. La raison en est simple. A la différence des opérations précédentes, ces engins sont à l’origine de la moitié des pertes de la coalition en Afghanistan (51 %), sans compter les innombrables blessés.[12]


L’adaptation du génie français : le concept de lutte contre les EEI



Les militaires français sont exposés assez rapidement à cette menace. Dès l’été 2003 à Kaboul, deux véhicules allemands sont détruits par des véhicules suicides. La première réaction française est la mise sous blindage de son détachement. Au même moment, les forces spéciales débutent leur participation à l’opération Enduring Freedom. Les détachements successifs déplorent sept tués, dont trois par EEI, jusqu’à la dissolution de la Task Force Arès en 2007. A l’automne 2003, un démineur français du 3e RG intervient à Kaboul pour désamorcer un engin radiocommandé – sans brouilleur - en zone canadienne. Jusqu’en 2005, les français semblent épargnés. Cela n’empêche par l’échelon central NEDEX[13] de lancer une réflexion pour l’élaboration d’une doctrine de lutte contre EEI au début de l’année. L’Afghanistan connait alors une recrudescence des attentats (80 en 2003 à 830 en 2005). Le 17 septembre 2005, le caporal-chef Cédric Crupel du 1er RPIMA est fauché par l’explosion d’un EEI. Il est le premier des vingt-cinq militaires français à tomber jusqu’en 2012, à cause de cette arme insidieuse (28 % des pertes totales). 

Reconnaissance d'un Wadi par les sapeurs du 13e RG (crédit: JP)


L’année 2006 est la véritable année charnière de la lutte contre EEI hexagonale en Afghanistan. La parade de l’armée française s’élabore à partir d’une réflexion menée par les démineurs, d’un faisceau de propositions validées par le CEMA, d’expérimentations sur le terrain, d’un effort de conceptualisation puis d’une montée en doctrine des outils de lutte et d’une évolution des formations. Les commandants d’unité se rendent compte que les qualifications des hommes, à certains égards, posent problème vis-à-vis de la réglementation sur le théâtre d’opération. Alors que les premiers cadres de l’école du génie sont envoyés en Angleterre pour se former aux procédures de la fouille opérationnelle (Military Search), les premiers kits de surprotection sont installés sur les véhicules[14]. Les démineurs éditent les premières procédures de sauvegarde et de réaction face à cette menace, qui sont enseignées pour la première fois lors de la préparation opérationnelle des unités à l’été 2006. Le 7 mars, les premiers VAB équipés de brouilleurs (« Bromure ») sont testés sur le terrain. Au nombre de deux dans un premier temps, ils sont utilisés pour l’escorte de convois et pour faciliter le travail des démineurs à partir du mois d’avril 2006. Le 16 mai 2006, le concept interarmées de lutte contre les EEI est publié. La doctrine est promulguée le 27 août 2007. A la fin de l’année, tous les véhicules trop faiblement blindés de l’armée française sont retirés ou interdits de circulation en Afghanistan. Désormais, l’ouverture d’itinéraire par des spécialistes du génie est de plus en plus fréquemment demandée par les chefs interarmes qui redoutent cette menace. 

En janvier 2008, le général Georgelin, alors chef d’état major des armées, décide de créer la première capacité de fouille opérationnelle avec un objectif de projection en 2009. En parallèle à cela, la doctrine française de protection de la force est revue. A Angers, l’école du génie créé de nouvelles filières de formation[15]. Elle modifie le contenu de ses enseignements pour donner la priorité à l’appui au combat et à la lutte contre les engins explosifs improvisés. Les compétences des démineurs sont élargies, afin de donner plus de responsabilité à l’échelon tactique et de fluidifier la manœuvre sur le terrain. L’accès à la qualification NEDEX-EOD s’assouplit. Il est ainsi possible de disposer de démineurs en plus grand nombre et plus jeunes, physiquement plus aptes et auxquels l’absence de charges de famille laisse l’esprit plus libre. Une doctrine de lutte contre les EEI est rédigée. Elle comporte trois volets : la lutte contre les engins, l’entraînement des unités et l’attaque des réseaux. Sur le terrain, les équipements de protection individuels se modifient tandis que les sapeurs et les Taliban mènent une guerre d’usure au cœur de laquelle l’ingéniosité et l’initiative des hommes trouvent à s’exprimer. 

En janvier 2008, le général Jean-Louis Georgelin donne le feu vert pour la création d'une première capacité de fouille opérationnelle spécialisée (crédit: 17e RGP)


A partir de l’année 2009, les mises en conditions avant projection font de la collaboration interarmes la clef de la réussite de la manœuvre sur le terrain. Un système complet pour contrer cette menace est mis en place. La tactique adoptée est de réaliser des actions préventives sur l’aspect organisationnel et humain nécessaire à la réalisation d’une attaque. Il ne suffit plus simplement de neutraliser les engins, mais de s’en prendre à toute la chaîne en amont et en aval de l’explosion. Pour vaincre un adversaire organisé et intelligent, il faut d’abord le connaître, définir des cibles et frapper. Le renseignement prend une importance vitale. En suivant le principe du diagramme de Pouliquen[16], les militaires français veulent prévenir les attaques, traiter les engins et réduire, le cas échéant, les effets de leur explosion. En novembre 2009, la naissance à la Task Force Lafayette s’accompagne un effort de rationalisation des différents moyens, alors que cette menace fait irruption dans les zones contrôlées par les français (Surobi puis Kapisa). En 2009, quatre militaires sont tués par des EEI, trois en 2010 et neuf en 2011 au paroxysme des combats. L’état major de la brigade Lafayette met en place une cellule de ciblage (Fusion Cell), véritable organe de renseignement qui travaille en lien avec les Américains[17]. Elle comprend un officier spécialisé dans la lutte contre-EEI. Responsable du ciblage des caches et des individus, il est chargé de synthétiser le renseignement par réseaux et par zones d’actions. Il travaille en lien avec les démineurs ainsi qu’avec les cadres Weapon Intelligence Team (WIT), véritables spécialistes de l’armement et des explosifs chargés de réaliser des prélèvements sur le terrain ou d’analyser les incidents. Toutes ces données, analysées dans des laboratoires de la coalition, permettent d’alimenter une base de données et de remonter les filières. 

Le génie face à la zone verte durant l'été 2011 (crédit: 19e RG)


Chaque Groupement Tactique Interarmes (GTIA) dispose de deux équipes de démineurs, d’une équipe de WIT et d’une compagnie de génie. Des correspondants spécialisés en contre-EEI conseillent le commandant des GTIA, tout en entretenant des relations avec l’état-major de la TF Lafayette. Sur le terrain, le traitement de cette menace se réalise grâce à différents moyens. Tout d’abord, les groupes composant les sections du génie effectuent de multiples ouvertures d’itinéraires ou vérifications de points d’appuis véhicules, afin de s’assurer que les axes et autres points stratégiques ne sont pas piégés. Ces contrôles qui s’effectuent à pied avec un détecteur magnétique (DHPM), font partis des savoir-faire de base de tout sapeur. Ils peuvent être aidés dans leur tâche par des détachements cynotechniques spécialisés dans la détection d’explosifs. Ils sont accompagnés par un élément d’infanterie qui joue un rôle important lors des reconnaissances d’axes. Leur présence en flanc garde permet de faire fuir les insurgés susceptibles de déclencher des EEI à commande filaire. En cas de détection d’un engin, les démineurs peuvent intervenir pour le neutraliser ou le faire exploser. Tout EEI désamorcé, permet d’en apprendre beaucoup sur les procédures des Taliban et sur l’artificier ennemi. Les démineurs deviennent des cibles de forte valeur pour les insurgés, qui n’hésitent pas à mettre leur tête à prix. A partir d’avril 2009, un Détachement d’Ouverture d’itinéraire Piégé (DOIP)[18] permet de disposer de moyens mécanisés pour réaliser ce travail. Copie réalisée avec des moyens plus modestes des Road Clearence Package (RCP) de l’armée américaine, ce détachement reposant sur le camion Buffalo et le système SOUVIM se modernise (véhicule ARAVIS, SOUVIM 2) et s’autonomise au fil des mandats successifs (ajout d’une section de protection et de dépollution). Son concept s’appuie sur la détection des EEI sur les axes, à partir de véhicules hautement protégés et théoriquement capables de travailler plus vite et de manière plus sûre[19]. A la même date, une première section de Fouille Opérationnelle Spécialisée (FOS) est projetée en Afghanistan.


Capacités de FOS projetées en Afghanistan (2009-2011)


Cinq autres suivent jusqu’en décembre 2011. Leur mission est de lutter contre les réseaux responsables de la pause des EEI, en procédant à des fouilles d’habitations ou de zones sur renseignement pour les priver de ressources matérielles et remonter les filières. Cet outil puise ses racines dans les expériences françaises en Indochine et en Algérie, tout en intégrant l’apport capital du Military Search britannique : le respect du cadre légal et l’utilisation de méthodes de police scientifique pour démanteler les réseaux. Ces deux capacités expérimentales sont placées sous le commandement direct de la brigade Lafayette. Progressivement, la fouille opération est enseignée au niveau des compagnies du génie (fouille opérationnelle complémentaire[20]). Cette décentralisation de la fouille permet d’obtenir d’excellents résultats durant la campagne d’hiver 2010-2011. Enfin, le rôle du génie dans la protection de la force est important en Afghanistan. Les bases opérationnelles avancées et des postes de combats bénéficient de l’apport de nouvelles techniques. Les Bastion Wall, gabions des temps modernes, ainsi que des U Wall ou T Wall sont devenus pour un temps le paysage quotidien des militaires français. 

En Afghanistan, le génie au combat dans la zone verte. Cette Arme affirme son rôle dans le combat de contre-guérilla (crédit: 19e RG)


Malgré de nombreux coups portés par les Taliban, le pourcentage de perte du contingent français du aux EEI reste bien en dessous de celui de la coalition en Afghanistan (28% contre 51%). Il faut se garder néanmoins, de tout triomphalisme. Le nombre de blessés restant encore mal connu, il est difficile d’évaluer complètement les effets de cette arme. Malgré tous ces moyens, cette menace est impossible à faire disparaître totalement. L’impact de l’attentat de Joybar dans la prise de décision politique à l’été 2011 aboutissant au processus de retrait est très important. Même sans causer de nombreux morts, la stratégie des Taliban s’est révélée payante. Elle s’est traduite par la rupture du consensus politico-militaire en France autour de la nature des combats à mener en Afghanistan. A ce titre, toutes les leçons ne sont pas encore tirées. 




[1]. « Cazeilles » et « Kersauson ». 

[2]. Bataillon afghan. 

[3]. Mise en pratique des fondamentaux du combat en montagne adaptés à la lutte contre-guérilla en Afghanistan. 

[4]. Il s’agit d’orchestrer la défaite de l’ennemi face à la population, en partant du postulat que c’est plus efficace que de le tuer. Dans le même temps, il faut pousser les routes pour désenclaver les vallées et promouvoir les Road Maintenance Team (RMT) – des milices locales - pour protéger leur construction. 

[5]. Cette tactique joue sur le concept d’influence pour promouvoir les acteurs positifs dans la population. La force n’est qu’un moyen parmi d’autres. Il s’agit de : « libérer les cœurs et les esprits plutôt que de les conquérir ». 

[6]. Il s’agit de lancer des opérations longues dans la zone verte. Les troupes tiennent le terrain en se logeant le soir chez l’habitant dans leurs habitations (compound). Une fois fouillés, ils peuvent être aménagés en véritables places fortes pour résister aux attaques des Taliban. Cette stratégie porte la guerre au cœur des populations. 

[7]. Il s’agit d’Hervé Ghesquière et de Stéphane Taponier. Ils seront libérés le 29 juin 2011, après vraisemblablement une opération de diversion en Surobi menée par le BG Quinze Deux. 

[8]. Ou HME (Home Made Explosive). 

[9]. Il s’agit de plusieurs obus reliés entre eux ou Daisy Chain. 

[10]. Cela peut aller de la simple grenade cachée sous l’EEI à des dispositifs plus complexes. L’imagination des artificiers Taliban semble sans limites. 

[11]. Bicyclette, voiture, camion, moto, mobylette, charrette à bras, voire des animaux (âne ou chameaux). 

[12]. Chiffres extraits du site Internet Icasulaties. En 2014, 1392 décès seraient imputables aux EEI sur 2747 morts de la coalition recensés par le site. 

[13]. L’Echelon central (EC) NEDEX est créé en 1973 au sein de l’armée de l’air. En 1981, il devient un organisme interarmées. Le 1er juillet 2011, l’EC NEDEX est dissous au profit au Pôle Interarmées MUNEX. 

[14]. Il s’agit de protections en caoutchouc sur les P4 et les VBL. 

[15]. Dès le début des années 2000, l’EMA souhaite regrouper tous les acteurs du déminage dans une seule et même structure interarmées. L’engagement en Afghanistan et la menace des EEI accélère le processus. Un centre-contre EEI est créé à Angers le 1er juillet 2010. Après la dissolution de l’échelon central NEDEX en juillet 2011, un Pôle Interarmées Munitions et Explosifs (MUNEX) est créé pour regrouper tous ces organismes. La lutte contre EEI reste le sujet central du centre Interarmées MUNEX, véritable bras armée de la politique de formation du PIAM. La Marine, compte tenu de la spécificité de ses interventions en milieu subaquatique, conserve une part d’autonomie. 

[16]. Scientifique français qui a travaillé dans le cadre de l’OTAN à la lutte contre EEI. 

[17]. La TF Paladin chargée de la lutte contre EEI. 

[18]. Composé à partir d’éléments de la 6e compagnie de contre-minage du 1er RG. Après la dissolution de ce régiment en juin 2010, elle devient 6e compagnie de dépollution du 13e RG. Cette compagnie est alors en auto relève durant son engagement en Afghanistan. 

[19]. Deux sapeurs du 13e RG sont tués en Afghanistan dans la réalisation de cette mission. 

[20]. A partir de juin 2010, les compagnies génie qui se préparent pour l’Afghanistan sont formées en fouille dans leur régiment ou à l’école du génie.

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