samedi 21 décembre 2019

Exemple de contre-insurrection : la fouille opérationnelle en Afghanistan

Cet article est un réédition d'un papier que j'avais publié dans la Revue Historique des Armées n°268 en 2012. Le dossier thématique portait sur l'Insurrection et la contre-insurrection. Cette revue est éditée par le Service Historique de la Défense (SHD) et diffusée en interne à Vincennes. Vous pourrez la trouver au château de Vincennes. J'en profite aussi pour signaler que le site Internet du SHD a fait peau neuve. Plus d'informations (ici)

Cet article était le premier publié dans une revue historique durant l'élaboration de ma thèse sur l'emploi du génie en Afghanistan. Il a été nourri par les entretiens menés en régiments et à l'école du génie. Dans le même temps, je rédigeais un cahier de la recherche pour le bureau recherche du CDEF à ce sujet. Il sera finalement publié en 2017 après une remise du manuscrit en 2012. Bien évidemment, j'ai de nouveau écrit sur la FOS à plusieurs reprises depuis, y compris un article dans DSI en septembre 2019.

Exemple de contre-insurrection :
la fouille opérationnelle en Afghanistan


Revue Historique des Armées n°268 d'où est extrait mon article sur la fouille opérationnelle

L’histoire des théories de contre-insurrection et des méthodes de la lutte contre rébellion oppose des approches fortement coercitives, peu soucieuses des effets profonds produits sur les populations, à d’autres faisant de la réalisation de leurs aspirations, le cœur du combat. Extrait d’une recherche en cours[1], l’analyse de l’intégration de la fouille opérationnelle développée par l’armée française à partir de son engagement en Afghanistan, illustre les évolutions en cours au sein de cette institution, tout en permettant de s’interroger sur l’existence d’une éventuelle culture de coalition.

Patch de Fouille opérationnelle spécialisée du 17e RGP (crédit: auteur)


L’armée française, dans le cadre de ses dernières guerres de décolonisations du XXème siècle (Indochine et Algérie), eut très largement recours aux techniques de contre-guérilla. Inscrites dans un environnement particulièrement orienté vers la destruction de l’ennemi, elles furent souvent l’objet de critiques et de controverses à la fois dans le monde civil, universitaire et militaire[2]. Dès la fin de la guerre d’Algérie, le pouvoir politique et l’armée s’en détournèrent très largement. La politique de défense se réorganisa pour affronter l’éventuelle menace d’un conflit plus conventionnel face à l’Est. La sortie du commandement intégré de l’O.T.A.N. (1966), conférait à la France une posture internationale répondant au désir de grandeur et d’indépendance nationale du général de Gaulle. Elle s’appuyait sur la confiance absolue placée dans la nouvelle doctrine de dissuasion nucléaire pour garantir les enjeux vitaux de la Nation. La conséquence de ces choix fut l’abandon de techniques de contre-guérilla parfois chèrement acquises au feu et d’une perte de savoir-faire résultant du départ d’un nombre important de cadres aguerris. Elle fut aggravée par une volonté farouche des principaux témoins de s’enfermer dans le mutisme. Parallèlement, ces apprentissages furent abandonnés dans les écoles d’armes. Tout bilan apaisé autour de cette question semblait de toute façon impossible. La chute du mur de Berlin (1989) prélude à l’effondrement du bloc soviétique (1991), l’avènement du terrorisme issu de l’islamisme radical puis les interventions militaires occidentales en Afghanistan (2001) et en Irak (2003), ont bouleversé les équilibres mondiaux et les concepts stratégiques d’emploi des armées. La guerre de contre-guérilla, devenue entre temps contre-insurrection (Counterinsurgency ou COIN), s’est orientée vers une approche tournée vers la population[3], où le gain des cœurs et des esprits des autochtones dans le but de mener le pays bénéficiant de l’intervention militaire vers la stabilité politique, constituent la nouvelle mesure des progrès accomplis. Engagés en Afghanistan aux côtés des troupes de la coalition de la Force Internationale d’Assistance et de Sécurité (F.I.A.S.), de retour dans le commandement intégré de l’OTAN (2009), la France a remis des mots sur une forme de combat qui pouvait sembler appartenir au passé. Cette réapparition de la contre-insurrection dans une armée devenue professionnelle, s’est caractérisée par une reprise des débats tactiques et stratégiques (à défaut d’être politiques) autour de cette question. L’intervention française en Afghanistan s’est progressivement affirmée dans un cadre cognitif particulier[4]. Avec le retour des insurgés dès 2003, leur lente montée en puissance et l’implication des forces françaises s’intensifiant à partir de 2007, une opération de contre-insurrection[5] fut envisagée, qui devait permettre de stabiliser[6] l’Etat afghan en ayant recours à une approche globale[7], condition nécessaire pour répondre à l’ensemble des aspirations de la population. Controversée sur son efficacité[8], cet ensemble de doctrines interdépendantes va constituer le socle autour duquel va se développer un cadre tactique de lutte contre-rébellion[9]. Il va d’ailleurs permettre au génie de mettre en lumière la multiplicité de ses facettes. 

Le génie français en Afghanistan 


Le génie a toujours joué un rôle majeur, quoique méconnu, dans la conduite des opérations militaires, en remplissant des missions variées allant du combat au service direct des populations[10]. Depuis 2001, un nombre important de détachements furent engagés en Afghanistan. Ils participent encore quotidiennement aux diverses opérations de la coalition[11]. A l’heure où toutes les armées se modernisent avec des équipements de haute technologie, le génie, à la fois une arme savante et rustique dans les situations de combat, a fait preuve d’une grande adaptation durant les dix premières années de ce conflit[12]. Ainsi, les matériels les plus modernes[13] côtoient les techniques les plus simples[14]. En outre, le génie est l’acteur principal de la lutte contre les Engins Explosifs Improvisés (E.E.I.)[15], mode opératoire particulièrement prisé par les insurgés[16]. Placés sur les bords des routes, sur les points de passages obligés ou d’appui, ces engins sont d’une efficacité redoutable face à des armées occidentales disposant d’effectifs comptés et dont la mort des soldats trouve un écho démultiplié dans l’esprit des populations et des acteurs politiques. Depuis quelques décennies, ces engins semblent devenir l’atout numéro un des rébellions face à des armées de plus en plus modernes et capables de dispenser un feu puissant et précis. Déjà présente à d’autres moments de l’histoire de l’armée française[17], cette menace fut réellement prise de nouveau en compte en Afghanistan. L’irruption de ce mode opératoire s’avéra particulièrement violente : « (…) si la lutte contre les E.E.I. a été conceptualisée aussi récemment, c’est qu’elle est désormais la principale cause des pertes dans les rangs des occidentaux et qu’elle revêt ainsi une importance politique et stratégique nouvelle »[18]. En mai 2010, la coalition avait déjà perdu 697 soldats par attaque E.E.I. sur 1380 tués au combat (50% des pertes totales)[19]

La fouille opérationnelle pour lutter contre les E.E.I. 


Pour déjouer cette tactique, le génie s’est profondément adapté, renouant avec des savoir-faire oubliés, tout en les modernisant par des apports liés à l’utilisation de nouvelles technologies et à l’appropriation de bonnes pratiques développées par certains alliés[20]. C’est dans ce contexte que fut intégrée la compétence de fouille opérationnelle. Adaptation de la doctrine britannique de Military Search (ou Search) développée durant les années soixante-dix à partir du conflit en Irlande du Nord, la fouille opérationnelle fut en Afghanistan un outil de lutte contre les réseaux insurgés, hostiles aux troupes de la coalition[21]. Officiellement, elle se définissait comme : « l’ensemble des activités pouvant être menées par les forces armées pour trouver des ressources, des informations, du matériel ou des personnes dissimulées par l’adversaire »[22]. Son intégration au sein de l’armée française s’est déroulée en trois étapes : une phase initiale d’étude, d’évaluation et d’adaptation, une autre d’expérimentation afin de valider la pertinence de son emploi et une dernière phase d’institutionnalisation. Initialement, la fouille opérationnelle fut présentée par les forces armées britanniques à ses alliées dans le cadre de l’O.T.A.N. au début des années 2000[23]. Il fallu attendre 2005 pour que des besoins opérationnels se fassent sentir pour l’armée française en Afghanistan. En effet, cette année fut marquée par l’irruption des E.E.I. dans sa zone de responsabilité, procédé d’action qui était très répandu dans le sud du pays: « Eté 2005, à Kaboul. Le BATFRA. est prévenu par un renseignement que des insurgés ont posé un E.E.I. sur un de leurs cheminements récurrents. L’armée française fait connaissance avec les E.E.I., et cette fois-là, s’en sort sans casse. Quelques mois plus tard, un E.E.I. détonne sous un V.B.L., et le chef de bord s’en sort miraculeusement : un éclat aurait dû le tuer, mais finit sur la crosse de son P.A. MAC 50, porté en sautoir sur la poitrine »[24]. Les forces spéciales qui participaient alors à l’opération « Arès »[25] firent part de retours d’expériences mentionnant le recours par les insurgés à ce mode d’action contre les troupes de la coalition[26]. Différentes parades furent envisagées comme le renforcement des blindages, l’achat de nouveaux véhicules plus résistants et l’implantation de brouilleurs sur les V.A.B.[27]. Un effort fut porté tout particulièrement sur la formation de la troupe[28]

Le Chef d’Etat Major des Armées (C.E.M.A.) entérina la décision de créer une capacité expérimentale interarmées de fouille opérationnelle début 2008, avec un objectif de projection de la première unité courant 2009. A la phase d’étude et d’évaluation de la fouille opérationnelle succédait celle de l’adaptation proprement dite. Entre février et septembre 2008, le temps fut consacré à la préparation des futurs cadres formateurs et à l’achat de matériels nécessaires à la préparation puis à la projection du premier détachement en Afghanistan. C’est durant le premier semestre 2008 que fut développé puis publié le concept interarmées de fouille opérationnelle[29]. Entre septembre 2008 et mars 2009, la première capacité de Fouille Opérationnelle Spécialisée (F.O.S.) armée par le 17e Régiment de Génie Parachutiste (R.G.P.), reçut une formation de sept semaines à l’école du génie à Angers (du 15 septembre au 26 octobre 2008)[30]. Cette unité interarmées était composée de sapeurs parachutistes de Montauban, de spécialistes des groupements de plongeurs démineurs de Brest et de Toulon puis de commandos de l’air de Dijon et de Bordeaux. Le deuxième semestre 2008 fut l’occasion de mettre en forme la doctrine interarmées de fouille opérationnelle[31]. Enfin, entre novembre 2008 et mars 2009, le détachement de F.O.S. réalisa une mise en condition avant projection avant d’être envoyé en Afghanistan en avril. Après deux mandats de six mois réalisés par le 17e R.G.P. et le 1er R.E.G., la fouille opérationnelle fut officiellement pérennisée en mars 2010. Entre avril 2009 et la fin de l’année 2011, six détachements furent projetés en Afghanistan. Rattachés comme éléments organiques de l’état-major de la Task Force Lafayette, ils furent sollicités pour participer aux opérations des divers éléments français (bataillons et compagnies interarmes, forces spéciales) mais aussi afghans (bataillons afghans faisant l’objet d’un accompagnement sous forme de mentorat opérationnel), en Kapisa et en Surobi. Les équipes au nombre de deux, intervenaient sur des objectifs ciblés, désignés par renseignements, afin de procéder à une fouille systématique, tout en respectant un cadre technique et légal leur permettant de mener leurs actions dans le respect du droit. Tous les objets étaient saisis suivant une méthode empruntant aux techniques rigoureuses de collectes de preuves, dans le but de pouvoir livrer de nouveaux renseignements sur les insurgés puis d’être utilisés comme pièces à conviction pour d’éventuelles actions en justice ultérieures. La fouille opérationnelle intervenait en phase de prévention des explosions d’E.E.I., en attaquant directement les réseaux qui se constituaient pour permettre leur pose. 

Nous pouvons estimer, en fonction des sources disponibles[32], que 215 missions environ furent réalisées par la F.O.S. entre avril 2009 et avril 2011 en Afghanistan. Pour autant, l’emploi de la fouille opérationnelle constituait-elle réellement une nouveauté pour l’armée française ? Toute technique mise en œuvre par un combattant peut être analysée au regard du cadre stratégique dans lequel s’inscrit sa doctrine. Cet angle de vue nous permet ici de dépasser la simple analyse d’un phénomène historique récent pour nous interroger dans une perspective plus longue, sur l’évolution de la conception des méthodes d’attaque des réseaux en contre-rébellion. Si la doctrine de fouille opérationnelle est issue directement de la culture britannique de la contre-insurrection, nous pouvons trouver des pratiques antérieures au sein de l’armée française dans les techniques qu’elle mobilise. La principale évolution depuis la guerre d’Algérie, se situe dans le passage de l’armée française de méthodes très coercitives à d’autres plus soucieuses de la population, fruit d’un réexamen récent d’une partie de son passé mais aussi d’échanges avec ses alliés. Ce dernier point pose d’ailleurs la question d’une culture de coalition en gestation à partir des engagements militaires récents. 

Mandats successifs de FOS en Afghanistan (2009-2011) (crédit: auteur)

Les pratiques antérieures coercitives de l’armée française 


La fouille opérationnelle actuelle emprunte des aspects de ses techniques aux pratiques de guerre souterraine, de bouclage-ratissage et d’opérations de police ou de maintien de l’ordre, telles qu’elles furent développées lors de l’histoire militaire coloniale de l’armée française. Durant la guerre Algérie (1954-1962), la doctrine de « guerre antisubversive » du colonel Roger Trinquier les mobilisa toutes pour lutter contre les réseaux du F.L.N., dont la destruction devait répondre à trois phases : leur disparition des zones urbaines, des campagnes puis de leurs sanctuaires[33]. L’armée devait d’abord procéder au bouclage de la zone, puis au contrôle de la population et de ses mouvements. La méthode des interrogatoires était généralisée afin d’obtenir des renseignements et démanteler l’organisation adverse. A la campagne, il fut procédé à la destruction des infrastructures, au regroupement des villageois au sein de villages fortifiés pour les couper de l’insurrection. Des stocks de vivres furent constitués en ville pour empêcher le ravitaillement des rebelles. Une fois les campagnes vidées, des « zones interdites »[34] furent instituées. Elles firent ensuite l’objet d’opérations de grande envergure visant à d’anéantir l’organisation militaire adverse par un ratissage systématique de ces espaces. L’opération devait prendre fin une fois la présence des rebelles entièrement éliminée des campagnes habitées, étape préalable à son anéantissement par l’attaque de ses sanctuaires. C’est dans ce but que furent développées à partir de 1957, des sections « grottes » au sein des unités du génie en Algérie afin de déloger les fellaghas de leurs refuges souterrains[35]. La destruction de l’organisation militaire ennemie en surface devait être le fait d’unités statiques (opérations de bouclage/ratissage et de quadrillage de l’espace) et d’unités mobiles pouvant intervenir sur demande. 

Le « bouclage/ratissage » fait partie des actions spécifiques de la lutte contre-guérilla développées lors des conquêtes coloniales du XIXème et XXème siècles[36]. L’action de « boucler » signifie mettre en place : « un dispositif continu établi le long d’une ligne définie, à isoler une portion de terrain déterminée en vue d’interdire ou, au minimum, de signaler, tout franchissement de cette ligne par l’adversaire »[37]. Elle est suivie immédiatement par le « ratissage » qui consiste à « rechercher méthodiquement sur un secteur ou dans une zone spécifique, toutes forces ennemies qui s’y trouvent ou tous équipements, documentations, caches ou moyens de subsistance adverse »[38]. L’esprit de la fouille opérationnelle ne diffère pas de celui du bouclage-ratissage sur certains aspects de sa méthode[39]. Un des points de divergence fondamental avec l’expérience coloniale antérieure se situe sur le cadre légal suivi et l’articulation entre les forces de l’ordre et les militaires. Les opérations de police ou de maintien de l’ordre furent menées dans environnement juridique spécifique, en particulier lors de la première bataille d’Alger (1957). L’armée s’est vue dotée de pouvoirs spéciaux lui permettant d’entreprendre des actions de police: « Trinquier préconis[ait] logiquement l’octroi de pouvoirs étendus aux forces armées pendant la durée des troubles, même si l’action psychologique adverse accus[ait] en conséquence le pouvoir d’être de nature dictatoriale »[40]. Le fonctionnement normal de l’appareil judiciaire devait laisser la place à un régime d’exception, seul apte selon lui, à répondre à la menace. 

La fouille opérationnelle actuelle tendrait à se rapprocher plutôt de l’idée développée par le lieutenant-colonel de réserve David Galula dans un ouvrage quelques années après la fin de la guerre d’Algérie[41] : « les forces armées sont un outil parmi d’autres entre les mains du pouvoir politique. Il est essentiel que ce dernier reste aux commandes de la lutte contre insurrectionnelle. Même dans le cas extrême où, débordé, il doit en appeler à l’armée pour exercer des pouvoirs étendus, les apparences du contrôle civil doivent être maintenues à tout prix pour éviter de donner des arguments à la propagande adverse »[42]. Ce constat renvoyait à l’analyse produite par cet officier pour comprendre les conflits de contre-insurrection. Pour lui, il fallait des solutions politiques à cette forme de conflit. « Les mesures à mettre en place pour réduire une insurrection sont à la fois d’ordre sécuritaire (réduction des maquis, contrôle des populations) et politique (favoriser l’émergence de leaders locaux, satisfaire une revendication jugée légitime par la majorité de la population) »[43]. Galula estimait que rétablir la sécurité devait être le préalable à toute réforme, mais déconseillait cependant les mesures propres à s’aliéner la population. Dans ce cas, l’armée adaptait ses techniques et doctrine afin d’apparaître comme un outil au service du respect de la loi et de la stabilisation du pays. Cet enseignement avait le principal mérite d’ouvrir d’autres voies, après le double échec de la contre-insurrection en Indochine et en Algérie. Toutefois, l’armée française préféra se consacrer à d’autres tâches après 1962. D’un autre côté, l’armée britannique développa à partir de la guerre en Malaisie (1948-1960), une approche doctrinaire plus populo-centrée où la force militaire était un des outils au service d’une solution plus globale, pour revenir à une forme de stabilité et se débarrasser des forces insurrectionnelles. Elle constitua le socle intellectuel sur lequel se bâtit le Military Search. La maturation de la fouille opérationnelle au sein de l’armée anglaise répond aux spécificités de sa « culture organisationnelle » qui lui permet de s’adapter à des formes de conflits pour lesquels elle n’est pas préparée[44]. Elle est indissociable de son identité dont l’histoire, les valeurs morales et ses expériences du feu en marquent de manière indélébile la naissance[45]. Paradoxalement, ce fut l’armée américaine, pourtant elle-aussi traumatisée par son échec lors de la guerre du Vietnam, qui remit ces enseignements en pleine lumière à partir de 2006. En recherche d’une nouvelle stratégie en Irak, le général David H. Petraeus puisa largement dans cet héritage de la pensée contra-insurrectionnelle pour refonder une doctrine qui permit d’aboutir au « Surge » (sursaut) puis à sa tentative d’exportation en Afghanistan. 

Vers une culture de coalition ? 


Finalement, le théâtre d’opération afghan ne fut qualifié d’insurrectionnel qu’en 2005-2006 quand les occidentaux cessèrent de définir leurs actions sur place comme relevant de la lutte contre le terrorisme. L’armée française commença de nouveau à s’intéresser à la contre-insurrection à partir de l’évolution de son mandat en 2007-2008. Plus exposée, elle débuta un processus d’apprentissage et d’adaptation accéléré. Ces années d’élaboration doctrinale permirent à cette armée de se plonger à nouveau dans son histoire tout en découvrant sous un œil nouveau, les écrits des maréchaux Gallieni, Lyautey, du colonel Trinquier et du lieutenant-colonel Galula. Par ailleurs, la participation à une coalition en Afghanistan tout comme sa contribution au commandement intégré de l’O.T.A.N., poussèrent les forces françaises à réfléchir à des cadres doctrinaux en cohérence avec les pratiques des alliés. Le fait d’affronter un même niveau de menace, sur un théâtre d’opération identique, de rechercher des réponses opératives en conséquence, dans une coalition avec des niveaux de restrictions (caveats[46]) similaires entre participants, a permis sans doute la transmission des bonnes pratiques par capillarité. 

L’adaptation de la fouille opérationnelle répondit aussi à un besoin d’interopérabilité. Il était hors de question que chacun développe de son côté ses propres manières de procéder. Le travail en coalition nécessitait de faire converger les approches : « En raison du nombre d’engagement de l’O.T.A.N. sur les théâtres d’opération extérieure et de l’imbrication des alliés dans les missions jusqu’au niveau section, la capacité de fouille opérationnelle française doit être développée avec un souci constant d’interopérabilité. Cela suppose de développer des procédures qui soient compatibles avec celles mises en place par les alliés, de mettre en commun un certain nombre de renseignements relatifs aux objectifs traités, et d’échanger dans les domaines des techniques et du matériel. Ces échanges doivent intervenir, dans le respect des accords, dès la formation en métropole ou chez les alliés et sur le terrain en opération». »[47] Les britanniques partagèrent ainsi leur riche expérience, au bénéfice de leur alliés : « Au vu des résultats obtenus par les Britanniques, l’O.T.A.N.[48] a développé des procédures standardisées dans ce domaines et des alliés ont bénéficié de formations de la part des britanniques »[49]. Ainsi, la refonte des doctrines françaises se sont réalisées à partir d’un examen du passé, de l’appropriation de bonnes pratiques développées par les alliés (dont celles issues des expériences menées par les anglais), d’un effort important de rédaction de doctrines avec un souci constant de ne pas les figer, afin de pouvoir tirer un bénéfice de l’apprentissage sur le théâtre d’opération (retour d’expérience). 

Enfin, l’adaptation de la doctrine de Military Search par l’armée française ne fut pas une simple transposition de celle développée par les anglais. La transmission d’un savoir-faire par capillarité n’exclut pas la poursuite d’une forme culture d’armée qui lui donne immanquablement son originalité. Ainsi, la symbolique des emblèmes de la F.O.S. en Afghanistan illustre ce propos. Progressivement, les signes distinctifs anglais sur les écussons et insignes français ont laissé place à d’autres références. Ainsi, l’œil au centre de l’insigne E.O.D. caractéristique du Search s’est effacé en faveur de la chauve-souris rappelant les équipes « grottes » en Algérie. 


En conclusion, la fouille opérationnelle est révélatrice d’une armée française qui se lance à nouveau à partir des opérations en Afghanistan, dans une réflexion sur la guerre de contre-insurrection. Le différentiel entre la théorie et la pratique demeure sans doute important, mais pour la première fois depuis la fin de la guerre d’Algérie, cette armée ouvre de nouvelles voies dans sa pensée doctrinale. De nombreuses questions politiques, stratégiques et tactiques mais aussi morales et éthiques demeurent toujours en suspend. L’Afghanistan ne permettra pas sans doute de répondre à toutes. Pourtant de leurs résolutions dépendra peut être à l’avenir le succès des armes de la France, tout comme le rayonnement de son modèle démocratique. 

Notes


[1]. Doctorat en histoire contemporaine sur « Le génie en Afghanistan. Adaptation d’une arme en situation de contre-insurrection (2001-2011) », sous la direction du lieutenant-colonel Rémy PORTE, laboratoire CHERPA de l’I.E.P. d’Aix-en-Provence. Cette recherche est soutenue par l’IRSEM (allocation de recherche).

[2]. Des campagnes de presse de l’Express ou du Monde, en passant par les prises de position de l’historien Pierre Vidal Naquet ou du général Jacques Pâris de la Bollardière, les oppositions à la guerre d’Algérie furent très fortes.

[3]. Dite « populo-centrée ».

[4]. Nous pouvons en trouver les contours dans un ensemble de documents élaborés par le Centre Interarmées de Concepts et de Doctrines d’Expérimentations (C.I.C.D.E.) créé en 2005 et par le Centre de Doctrine et d’Emploi des Forces (C.D.E.F.).

[5]. «Ensemble des activités politiques, économiques, sociales, militaires, juridiques, et psychologiques, institutionnelles ou non, nécessaires pour neutraliser une insurrection et répondre aux principaux motifs d’insatisfaction de la population ». D.I.A.-3.4.4, « Contre-insurrection (C.O.I.N.) » N°253/DEF/C.I.C.D.E./NP, 05 novembre 2010, p 15. A partir de l’élection de Barak Obama comme président des Etats-Unis, l’Afghanistan devient la priorité du commandement militaire américain. A l’image du sursaut (surge) réalisé en Irak sous l’impulsion du général H. David Petraeus, la COIN devient la doctrine qui doit permettre de renverser la situation sur le terrain (Field Manuel (FM) 3-24, Counterinsurgency (COIN), décembre 2006). Pour la rédaction de cette doctrine, le général américain s’est fortement inspiré des écrits du lieutenant-colonel de réserve français David Galula (GALULA David, Counterinsurgency, Theory ans Practice,Greenwood Press, 1964) et du lieutenant-colonel australien David Kilcullen (KILCULLEN David, Counterinsurgency, Oxford University Press, Oxford, 2010).

[6]. « Processus de gestion de crise visant à rétablir les conditions de viabilité minimales d’un État (ou d’une région), en mettant fin à la violence comme mode de contestation et en jetant les bases d’un retour à une vie normale par le lancement d’un processus civil de reconstruction ». C.I.A.-3.4.9, « Contribution des forces armées à la stabilisation (S.T.A.B.) », N°022/DEF/C.I.C.D.E./NP, 02 février 2010, p 15.

[7]. « Approche visant à prendre en compte « la totalité des acteurs, institutionnels ou non, et à décloisonner les actions civiles et militaires au service d’une vision commune (collaboration) ou la plus commune possible (coordination) à l’ensemble des acteurs. Pour permettre son appropriation par les autorités locales, cette vision doit notamment s’efforcer de répondre aux aspirations légitimes de la population et du pays hôte ». C.I.A-3.4, « Approche globale (A.G.) dans la gestion des crises extérieures et contribution militaire », N°024/DEF/, 24 janvier 2011, p 15.

[8]. Outil intellectuel permettant de donner du sens à une intervention dans un pays lointain, géographiquement et culturellement parlant, le concept de contre-insurrection fait l’objet de controverses sur sa pertinence au sein des armées occidentales jusqu’au cœur de l’académie de Westpoint. (GENTILE Gian P., " Les mythes de la contre-insurrection et leurs dangers: une vision critique de l'US Army", In BRISET DES VALLONS Georges-Henri (dir.), Faut-il brûler la contre-insurrection ?, Paris, Choiseul éditions, 2010, p 259-277).

[9]. Mode d’action qui consiste à neutraliser « une organisation qui pratique la violence armée sous la forme de guérilla ou de terrorisme, en réduisant sa liberté de manœuvre par confinement, ou bien en l’éliminant par des effets de réduction et de désagrégation». E.M.P.-20.123, « Doctrine de contre-rébellion », C.D.E.F., Paris, p 9.

[10]. Fait illustré par sa devise : « Parfois détruire, souvent construire, toujours servir ».

[11]. Ses personnels interviennent dans le cadre de missions de formation ou de mentorat opérationnel (« Epidote », O.M.L.T.) et en appui des unités de combat (Groupement Tactique Interarmes (G.T.I.A.) ou des sous-G.T.I.A.). Le génie contribue aussi grâce à son groupe Organisation du Terrain (O.T.) à la construction des postes de combat. Il fournit par ailleurs du personnel pour encadrer les opérations civilo-militaires (C.I.M.I.C.), pour participer aux patrouilles d’ambiance et de renseignements sur les marchés, en protection des convois logistiques … Les missions et les savoir-faire mobilisés pour les remplir sont nombreux.

[12]. Cette nécessaire évolution se produit au détriment d’autres spécialités relevant des conflits conventionnels, qui deviennent subitement moins fondamentales.

[13]. Détecteurs de grande profondeur pour trouver les caches d’armes dans les fouilles opérationnelles, véhicule ARAVIS avec ses tourelles de protection télé opérées permettant une protection optimale du tireur…

[14]. Utilisation d’une pelle amagnétique pour sonder le sol et trouver un indice révélant une mine artisanale.

[15]. Au sein de laquelle nous allons retrouver la contribution de la fouille opérationnelle, du détachement d’ouverture d’itinéraire piégé (D.O.I.P.), des officiers Weapon Intelligence Team (W.I.T.) et des démineurs N.E.D.E.X.-E.O.D.

[16]. D’un rapport « coût / efficacité » imbattable, ils sont au cœur des préoccupations et des actions des démineurs français (N.E.D.E.X.-E.O.D.).

[17]. « Les E.E.I., arme principale de « l’insurgé innovant », constituent pourtant une menace qui n’est pas nouvelle en soi (Indochine, Algérie, Liban – Drakkar) ». GIRAUD (lieutenant-colonel), « La doctrine de lutte contre les E.E.I. : un corpus doctrinal en perpétuelle évolution », Revue Doctrine, n°17, Juillet 2009, p 20.

[18]. Ibid.

[19]. C.D.E.F./D.R.E.X., La Lutte contre les engins explosifs improvisés, Les cahier du R.E.T.E.X., Paris, Juin 2010, p 11.

[20]. Britanniques et américains essentiellement.

[21]. La fouille opérationnelle fut engagée en Afghanistan d’avril 2009 à fin 2011.

[22]. D.I.A.-3.17, « Fouille opérationnelle », N°152/DEF/C.I.C.D.E./NP, 12 février 2009, p 9.

[23]. Des pratiques de fouilles empiriques existaient déjà au sein de l’armée française, en particulier chez les N.E.D.E.X.-E.O.D., avant cette date. Des besoins s’étaient fait sentir au Liban et en ex-Yougoslavie, par exemple. Toutefois, l’absence de méthode était très fortement dommageable à la bonne conduite et à la réussite de ces opérations.

[24]. Jean-Marc Tanguy, « Comment la France a appris à gérer le risque I.E.D. », Blog Le Mammouth, samedi 5 septembre 2009, consulté le 30 mars 2011.

[25]. « De 2003 à 2006, dans une grande discrétion, un groupement de forces spéciales (G.F.S.) d’environ 200 hommes a été basé à Spin Boldak, sous le nom de (…) Task Force Arès ». MERCHET Jean Dominique, Une Histoire des forces spéciales, Editions Jacob-Duvernet, Paris, 2010, p 219. A quelques kilomètres de la frontière pakistanaise, cette force était composée de soldats issus du 1er RPIMA, du 13e RDP, des différents commandos issus de la marine, du CPA 10 ainsi que divers personnels spécialisés (écoutes …) et de soutien. Intégrées au sein de l’opération « Enduring Freedom », les forces spéciales furent tout d’abord rattachées au 10th Mountain Division avant d’intégrer le commandement des opérations spéciales américaines (Bagram) à une date inconnue. : « L’objectif était de participer, dans le cadre d’opérations plus vastes de la coalition, à la sécurisation générale, en menant des opérations destinées à désorganiser les talibans, à les gêner dans leurs transits et à faire peser sur eux une menace permanente, y compris dans leurs zones refuges des massifs montagneux », capitaine de vaisseau (e.r.) Bruno de Zélicourt.. MERCHET Jean Dominique, Op. Cit., p 227.

[26]. Sept hommes de la Task Forces Arès sont tombés en Afghanistan entre 2003 et 2006. Le nombre de blessés n’est pas connu. Compte tenu du secret entourant ces opérations, il est difficile de savoir précisément le nombre de pertes enregistrées par les forces françaises consécutives aux E.E.I.

[27]. Pour contrer les E.E.I. à déclenchement par onde.

[28]. Cette réflexion aboutira quelques années plus tard à la formation de détachements spécialisés aptes à contrer cette menace (détachement d’ouverture d’itinéraires piégés, fouille opérationnelle, W.I.T.[28]) puis à la création du Centre Contre I.E.D. le 1er juillet 2010 à l’école du génie devenu Centre Interarmées M.U.N.E.X (C.I.A.M.) en juillet 2011.

[29]. Publication du concept de fouille opérationnelle interarmées (provisoire) P.I.A.-03.161, N° 165 DEF/C.I.C.D.E./NP, EMA/C.I.C.D.E., 24 juin 2008.

[30]. MERCHET Jean Dominique, « Fouille opérationnelle : les armées se dotent de leurs « Experts », Blog Secret Défense, 26 novembre 2008, consulté le 26 février 2012.

[31]. Publication de la doctrine interarmées de fouille opérationnelle P.I.A.-03.261, N°152 DEF/C.I.C.D.E./NP, EMA/C.I.C.D.E., 12 février 2009.

[32]. Principalement les témoignages recueillis auprès du :

- Lieutenant-colonel L., Centre Contre I.E.D., école du génie, 18 mai 2011,
- Chef de Bataillon B, coordinateur F.O.S., 17e RGP, 26 janvier 2012,
- Capitaine C, Centre Interarmées MUNEX, 4 octobre 2011,
- Capitaine B, coordinateur FOS, 2e R.E.G., 20 janvier 2011,
- Du Capitaine D, chef d’équipe FOS, 17e R.G.P., 26 janvier 2012,
- Du Capitaine M, chef d’équipe FOS, 1er R.E.G., 02 mars 2011,
- Lieutenant P, chef d’équipe FOS, 2e R.E.G., 17 janvier 2011.

[33]. Les deux premières phases furent respectées mais la dernière ne put survenir avant le cessez-le-feu du 19 mars 1962.

[34]. Zone où toute personne était considérée comme hostile et donc une cible normale pour la force.

[35]. Au nombre d’une vingtaine environ en 1959, ces unités spécialisées rattachées au génie avaient comme mission essentielle de mener ce combat souterrain. TRIOLET Jérôme et Laurent, La guerre souterraine. Sous terre, on se bat aussi, Perrin, Paris, 2011.

[36]. « La tradition française de « pacification», chère à Joseph Gallieni (1849-1916), reprise par Louis Hubert Lyautey (1854-1934) et continuée jusqu’aux guerres de décolonisation, repose sur le principe de « pénétration progressive » selon le mode de la « tâche d’huile », et le concept de « pression dissuasive ». Le succès s’y obtient par un savant équilibre entre deux options, le « ratissage » par des colonnes agissant dans la profondeur et le « quadrillage » de zones ». Les deux officiers étant conscient de la dimension politique de ces conflits insistaient sur le rôle civilisateur de la France et le rôle social de l’officier afin de gagner les cœurs de la population ». VALEYRE, Bertrand (lieutenant), Gagner les cœurs et les esprits. Origine du concept et application actuelle en Afghanistan, Cahier de la Recherche Doctrinale, Centre de Doctrine et d’Emploi des Forces, Paris, juin 2010.

[37]. CDEF, La doctrine de contre rébellion, Centre de Doctrine et d’Emploi des Forces, Paris, 2009, p 35.

[38]. Ibid., p 38.

[39]. En Afghanistan, les équipes de F.O.S. remplirent des missions diverses (recherche de matériel, d’armes…) dont certaines en lien avec les forces spéciales (recherche d’individus, captures…). Chacune des interventions de la F.O.S. sur un objectif, était précédée par un bouclage avant une fouille systématique.

[40]. VALEYRE Bertrand (lieutenant) et GUERIN Alexandre, Op. Cit.., p 17.

[41]. VALEYRE Bertrand (lieutenant) et GUERIN Alexandre, De Galula à Petraeus. L'héritage français dans la pensée américaine de la contre-insurrection, Cahier de la recherche doctrinale, C.D.E.F., Paris, 2010.

[42]. Ibid., p 17.

[43]. Ibid., p 18.

[44]. VALEYRE, Bertrand (lieutenant), Op. Cit., p 63.

[45]. THORNTON Rod, « Historical Origins of the British Army’s Counter-Insurgency and Counter-Terrorist Techniques”, communication dans le cadre d’une intervention au profit du centre pour le contrôle démocratique des forces armées de Genève. Article non publié mais consultable à l’adresse suivante : http://www.scribd.com/doc/7259104/Thornton-Historical-Origins-of-the-British-Armys-CounterInsurgency-and-Counterterrorism-Techniques . Consulté le 30 mars 2012.

[46]. Restriction d’emploi d’une force armée dans une opération de coalition de l’O.T.A.N.

[47]. D.I.A.-3.17, Op. Cit., p 27.

[48]. Les documents O.T.A.N. traitant de la fouille opérationnelle sont le STANAG 2283 et sa publication technique l’ATP volume 1 et le STANAG 2293 et sa publication l’ATP-73 volume 2.

[49]. D.I.A.-3.17, Op. Cit., p 29.

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