mercredi 29 avril 2020

Quentin Muller : « Les traducteurs Afghans étaient motivés à l’idée de reconstruire leur pays »

En partenariat avec le magazine Opérations Spéciales

Quentin Muller


Durant son intervention en Afghanistan, l'armée française a employé 800 traducteurs (Tarjuman) pour l’épauler durant ses diverses missions. Suite au retrait des troupes combattantes à la fin de l’année 2012 et des dernières forces en décembre 2014, la France a refusé d'en rapatrier la majorité, pourtant menacée par le retour en puissance des Taliban et des milices extrémistes dans le pays. Brice Andlauer et Quentin Müller, deux journalistes auteur d’un livre sur le sujet - « Tarjumen, enquête sur une trahison française » (Bayard Culture, 2019, 332 p) -, épaulés par Pierre Thyss pour la mise en image, nous convient à découvrir les trajectoires de vie de trois interprètes : Abdul Razeq Adeel, Shekib Daqiq et Zainullah Oryakhail, dit Orya. Un récit puissant, qui met en scène leur chemin de vie pour mieux dénoncer le refus de leur demande de protection. Cette bande dessinée présente un style de dessin de type cartoon, suivant le désir des auteurs de porter cette histoire vers le grand public. Il n’est pas question de reconstitution historique. Le réalisme des uniformes ou le choix des armes ne sont pas les plus importants dans cette mise en images. La chronologie, à l’image de l’effort de mémoire des protagonistes qui se plongent dans leurs souvenirs, hésite et balbutie parfois. Mais l’important n’est pas là. Les choix esthétiques laissent parler l’émotion et nous immergent dans le parcours de vie de ces Afghans, leurs galères et leurs drames. Au fil des pages, ce récit, léger et parfois drôle au départ, prend un tour sombre et de plus en plus angoissant. Les traducteurs subissent la haine des Taliban, l’humiliation publique, certains sont tués ou blessés et leurs femmes agressées. Pourtant dans leurs mots, aucune critique et ni ressentiment. La fatalité d’un peuple qui a déjà tellement souffert de la guerre. Cette bande dessinée témoigne du combat de Français qui ne veulent pas abandonner ces traducteurs devenus pour certains des compagnons d’armes. Pour Opérations Spéciales, Quentin Müller revient sur l’origine de ce projet. 


Pourquoi vous êtes-vous engagé à faire connaître l’histoire des interprètes afghans ? 

Je suis tombé sur une photo, par hasard, d’une manifestation de ces derniers devant l’ambassade française à Kaboul. Ce soir-là, j’ai été remué par l’indignation. J’ai su tout de suite que je voulais écrire sur le sujet. J’ai écrit trois articles pour des médias, mais je voulais aller plus loin. Devant le refus des rédactions, j’étais terriblement frustré. J’ai donc eu l’idée d’en faire un livre « Tarjuman, enquête sur une trahison française », publié chez Bayard, puis une BD, « Traducteurs afghans, une trahison française », publié chez la Boite à bulles. Quand un journaliste passionné est convaincu de son sujet, il peut pousser les montagnes et franchir l’horizon. Et puis un soir, j’étais à Dubai, je rentrais de reportages en Irak et en Jordanie. Je venais de publier mes derniers reportages sur les interprètes afghans. Sur Facebook, une dizaine d’auxiliaires m’ont contacté. Je ne les connaissais pas. Certains étaient à la rue en France, d’autres étaient en Turquie ou encore bloqués en Afghanistan. Ils m’ont demandé de les aider. Moi, je n’avais plus de cartouches. Les médias ne voulaient pas s’étendre sur le sujet. Je me suis senti inutile, impuissant. C’est là que l’idée d’un livre a fait vraiment sens. 

Qui étaient ces traducteurs afghans ?

Ils venaient majoritairement des classes moyennes-basses d’Afghanistan. Certains étaient passés par des formations linguistiques comme FLE (Français langues étrangères) ou des lycées français. D’autres avaient juste le bac en poche et parlaient un peu anglais. Ils étaient très jeunes. Ils étaient motivés à l’idée de reconstruire leur pays. 

Pourquoi tous les interprètes n’ont-ils pas été rapatriés en France ?

En 2012, cette idée germe dans l’esprit d’un fonctionnaire de l’ambassade à Kaboul et d’un militaire. Ils ont l’espoir d’en rapatrier 400. Ceux qui ne voudraient pas s’exiler en France, seraient relocalisés dans des pays limitrophes. Le nouveau ministre de l’intérieur, Manuel Valls, établit rapidement un quota de 35 auxiliaires afghans et leur famille (femme, enfants). L’ambassadeur Bernard Barjolet parvient à porter ce nombre à 73. Une commission secrète se met alors en place pour choisir les élus. Elle se base sur trois critères : l’ancienneté, le type de mission et l’intégration potentielle à la société française. Les Afghans sélectionnés sont avertis secrètement qu’ils vont être rapatriés en France. On leur ordonne de se taire sous peine de perdre leur visa. 

Combien d’interprètes et leurs familles ont-ils été rapatriés à ce jour ?

Environ 270 traducteurs sont arrivés en France. En 2013, une première phase de rapatriements concerne les Afghans préalablement choisis. Celle de 2015 est la conséquence de l’intervention de l’avocate Caroline Decroix, qui obtient une protection fonctionnelle. Les auxiliaires arrivent en France dans de bonnes conditions, sans payer le voyage en avion. Un logement les attend. Des associations, mandatées par ministère des Armées, les aident pour l’ameublement, l’inscription des enfants à l’école et l’accès aux formations professionnelles. Actuellement, nous sommes dans la troisième phase. Depuis l’élection du président Macron, les traducteurs afghans et leurs familles sont livrés à eux-mêmes à leur arrivée en France. 

Quel est le sort de ceux restés en Afghanistan ?

Ils vivent dans l’angoisse et la paranoïa permanente d’être reconnus. Beaucoup ne travaillent pas ou enchaînent des petites missions d’intérim pour ne pas installer de routine. L’accord de paix avec les Taliban fait naître la crainte d’une purge. Certains continuent d’être la cible de tirs ou de violences. 

Existe-t-il encore des supplétifs de l’armée française sur d’autres théâtres d’opérations ?

L’armée française emploie en ce moment 3640 Personnels Civils de Recrutement Local (PCRL) dans le monde et principalement au Sahel. Leur sort est encore incertain. L’affaire des PCRL afghans montre à quel point le ministère des Armées est réfractaire à l’idée de se soucier de l’avenir de ses auxiliaires. 

A lire :

Quentin Müller, « Tarjuman. Enquête sur une trahison française » (Bayard, 2019) 



« Traducteur Afghans : une trahison française », Par Quentin Müller et Brice Andlauer. Dessins de Pierre Thyss, Editée par Le Boite à Bulles, collection crève-cœur, 120 p, prix : 17 euros. 



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