jeudi 6 mai 2021

Benjamin Massieu : « l’île de Walcheren était le point le plus fortifié d’Europe. Se dire qu’elle a été prise en à peine une semaine est assez incroyable »

Historien de la France libre, Benjamin Massieu signe un ouvrage exceptionnel sur la campagne oubliée des Pays-Bas (1944-1945) du commando Kieffer, aux éditions Pierre de Taillac. Déjà auteur d’une biographie de Philippe Kieffer saluée par la critique (Philippe Kieffer, chef des commandos de la France libre, 2013) et, entre autres, d’une étude révélant la participation de 3000 français lors du jour J (les Français du Jour J, 2019), l’auteur sort de l’oubli une campagne considérée par le chef des commandos français comme « La plus belle campagne qui existe ». Ce livre particulièrement soigné - où l’on relève le travail d’infographie encore une fois remarquable de Julien Peletier -, met en lumière l’opération Infatuate (la prise de Flessingue) et la campagne des Pays -Bas qui se poursuit jusqu’à la fin du conflit. Au travers de quatorze chapitres richement illustrés, c’est une partie méconnue de l’héritage des commandos-marine français qui nous est dévoilée. L’historien porte son regard sur « l’après-Normandie », sur ce qu’est devenue cette unité après le débarquement. On aurait tendance à penser que son rôle a été moins important mais c’est une erreur. L’enjeu de l’opération Infatuate est de taille. Sans le contrôle de l’Escaut, les Alliés ne peuvent utiliser le port d’Anvers, capital pour la poursuite de la guerre et l’invasion de l’Allemagne. Les commandos français et britanniques signent un fait d’armes de taille. A n’en pas douter ce livre trouvera sa place dans toutes les bonnes bibliothèques dédiées aux études de la guerre, à la Seconde Guerre mondiale et aux forces commandos, ancêtres de nos actuelles forces spéciales.

En partenariat avec le magazine Opérations Spéciales



D’où vient votre intérêt pour l’histoire du commando Kieffer ?

C’est la rencontre de deux de mes sujets de prédilection lorsque j’étais jeune : le Débarquement en Normandie et la France Libre. C’est en m’intéressant au Débarquement que j’ai découvert que des Français y avaient pris part. J’ai voulu en savoir plus. Je suis venu aux cérémonies pour rencontrer les vétérans lorsque j’avais 16 ans et j’ai commencé à lire tout ce qui était disponible sur le sujet. C’est là que j’ai constaté qu’il y avait beaucoup de choses qui se contredisaient. Il y avait un véritable travail à faire sur les archives. On devait aller au-delà des seuls témoignages. Lorsque j’ai fait mes études d’histoire, ma spécialisation a été évidente, notamment parce que les relations nouées depuis toutes ces années me permettaient d’avoir accès à des archives privées absolument inédites et très précieuses.

Pourquoi traiter de la campagne dans les Pays-Bas ?

Cela s’inscrit dans la continuité de ma volonté d’élargir notre regard, de tenter d’étudier l’histoire de cette unité et s’extrayant de la mémoire, du seul aspect glorieux. Longtemps, on ne s’est pas intéressé au commando Kieffer. Le débarquement en Normandie n’avait pas une place de choix dans la mémoire française de la Seconde Guerre mondiale et ces hommes étaient trop peu nombreux. Depuis que le débarquement est entré dans cette mémoire nationale, on ne parle plus que de ce commando. Il est devenu le mythe de rattrapage et de compensation à la faible contribution française à l’opération. Pour comprendre l’histoire du 1er Bataillon de Fusiliers Marins Commandos (BFMC), il faut d’autres aspects, y compris ce qui n’est pas glorieux. D’où viennent ces hommes ? Pourquoi ont-ils fait ce choix ? Quel était leur état d’esprit ? Que sont-ils devenus ? Ce commando état-il une spécificité française ? C’est toute cette vision biaisée par la seule optique mémorielle que je cherche à élargir. Tous les vétérans qui ont fait à la fois la Normandie et les Pays-Bas m’ont dit que c’était une opération très importante et beaucoup plus dure que le débarquement, mais qu’on n’en parlait jamais parce que ça n’intéressait personne. En réalisant un ouvrage complet uniquement consacré à cette campagne, j’ai voulu lui redonner toute son importance.

Quel est l’état du commando Kieffer après son engagement en Normandie ?

C’est une unité très éprouvée. Sur les 106 qui débarquent à Flessingue, il n’y a plus que 95 des 177 du jour J. Tous les autres sont soit tués, soit blessés, soit mutés. Le bataillon n’a pas reconstitué son effectif lorsqu’il débarque de nouveau le 1e novembre. Il faut attendre le début du mois de décembre 1944 pour revenir à environ 210 hommes. Ce sont des combattants très éprouvés moralement. C’est un mélange de frustration de n’avoir pas pu avoir de permission pour revoir les familles alors que la France se libère et de fatigue nerveuse (très importante, à tel point qu’on constatera plusieurs burn-out durant la campagne des Pays-Bas). Il y a des désertions, des débordements et des dépressions. Ces hommes sont à bout.

Quelles sont les étapes de cette campagne des Pays-Bas ?

Le déploiement des commandos français et britanniques aux Pays-Bas s’inscrit dans le contexte de la campagne pour la libération de l’estuaire de l’Escaut, curieusement négligé par l’historiographie de la libération de l’Europe mais pourtant déterminante dans la victoire alliée. À l’heure où le front s’éloigne dangereusement des côtes normandes, étirant toujours plus ses lignes d’approvisionnement, il devient urgent pour les Alliés de s’emparer d’installations portuaires. Miraculeusement pris intact, le 4 septembre, le port d’Anvers, deuxième port d’Europe et troisième du monde, véritable poumon qui pourrait apporter aux Alliés tout l’approvisionnement nécessaire, est inexploitable en raison du contrôle de l’estuaire de l’Escaut par des forces allemandes puissamment retranchées. À la fin du mois d’octobre, au terme d’une difficile campagne des troupes canadiennes et polonaises, seule l’île de Walcheren, située à l’embouchure, résiste encore. Walcheren est considéré par l’état-major allié comme le secteur le plus fortifié d’Europe. S’en emparer s’annonce donc particulièrement périlleux. Pour faciliter sa prise en limitant les déplacements et l’approvisionnement de l’adversaire, les digues du littoral sont bombardées et percées par la Royal Air Force, entraînant l’inondation de l’île à l’exception des dunes à son pourtour. Un double débarquement doit ensuite permettre de réduire les forces ennemies. Les commandos débarquent sur l’île de Walcheren le 1er novembre 1944 avec succès. Les rudes combats menés par les Alliés sur le Rhin et dans les Ardennes dans les semaines suivantes n’auraient pu réussir sans l’ouverture d’Anvers. La prise de l’île de Walcheren ne marque pas la fin de la campagne des Pays-Bas pour les commandos français. Stationnés au Beveland du Nord, ils doivent assurer la défense du littoral autour de Colijnsplaat. Ce rude hiver, loin des secteurs du front où tout se joue, et la frustration de ne pas prendre part à l’invasion de l’Allemagne sont durement ressentis par des hommes venus aux commandos pour participer aux missions les plus périlleuses. Les trois raids menés contre les forces allemandes retranchées sur l’île de Schouwen entre janvier et mars 1945 peinent à faire oublier ce sentiment d’abandon et d’inutilité.

Benjamin Massieu: un historien de talent

 
En quoi cette opération serait-elle l’archétype de l’opération combinée réussie ?


C’était l’opinion de Kieffer. C’est un double débarquement (à Flessingue puis à Westkapelle) simultané, avec des petits navires très nombreux. L’aviation ne parvient pas à intervenir aux premières heures de l’assaut à cause du mauvais temps (son rôle est compensé par l’action de l’artillerie canadienne se trouvant de l’autre côté de l’estuaire). Elle est engagée par la suite en parfaite coordination radio avec les commandos au sol qui demandent son appui ponctuellement contre des points forts. Ces unités au sol opèrent très efficacement, en usant de la surprise, de la rapidité et du terrain chamboulé par les inondations provoquées par le perçage des digues par l’aviation. L’état-major allié considérait que l’île de Walcheren était le point le plus fortifié d’Europe. Se dire qu’elle a été prise en à peine une semaine est assez incroyable. On dit toujours qu’après le raid de Dieppe du 19 août 1942, les Alliés ont compris qu’il était impossible de prendre de vive force un port puissamment défendu et c’est pour cette raison qu’ils débarquent sur les plages normandes. Mais on oublie que c’est précisément ce que vont réussir les commandos français et britanniques à Flessingue. Paradoxalement, les commandos français qui ont pris part à la seule campagne des Pays-Bas n’ont jamais été honorés, parce qu’elle n’a pas de place dans notre mémoire nationale.

Benjamin Massieu, Commando Kieffer. La campagne oubliée. Pays-Bas 1944-1945, Paris, Editions Pierre de Taillac, Paris, 2020, 272 pages. Prix : 29,90 €

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